Marieka.p peintre abstrait poète

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Textes


La porteuse d'eau

La porteuse d’eau,

Elle vivait avec Paulin, le père de ses deux jeunes garçons. Mais un jour Paulin tomba d’un cheval fou. Gravement blessé il s’était éteint et depuis ce jour-là la porteuse d’eau vivait seule avec ses enfants. Chaque matin au bord de la rivière, elle allait remplir ses seaux, pour la soupe de ses marmots et les veines de ses sillons. Le paysage dans lequel elle vivait était tempéré et n’avait jamais manqué d’eau. Mais cette année-là, un soleil rouge s’était installé, brûlant la terre du village de Canel, asséchant ses rivières et ses ruisseaux. Toutes les âmes du village désespérées et en manque d’eau brûlèrent de l’encens en invoquant les puissances surnaturelles sans résultat.

Pendant des lunes, aucune goutte de pluie n’était tombée et la terre de Canel s’était crevassée et semblait mourir. Le visage accablé devant cette image insoutenable, les hommes décidèrent d’aller explorer les terres aux alentours, pour y trouver l’eau. Aucune femme dans le cortège, sauf la porteuse d’eau. Dans ce périple où certains d’entre eux étaient morts de soif et de faim, d’autres portaient les cicatrices de blessures conflictuelles. À Canel, mères et enfants assoiffés, s’endormaient pour le firmament, en laissant derrière eux les vents du sud dessécher la faune et la flore. Dans ce désordre surnaturel, les explorateurs avaient eu de brefs instants de répits. De gros nuages étaient venus leur offrir quelques misérables gouttes de pluie, pour étancher leur soif.

Mais au cinquième jour, tous étaient épuisés et sous cette chaleur torride leurs pieds étaient brûlés, leur peau tannée par un soleil acharné. Les corps s’étaient amaigris et les regards avaient l’air ahuri. Ils s’étaient assis sur le sol craquelé et la porteuse d’eau prit la parole : -Nos corps souffrent d’avoir trop marché, nos bouches sont assoiffées, nos ventres sont affamés et nous n’avons trouvé ni lac, ni rivière pour notre soif. Nous devons faire demi-tour. Votons pour le retour à Canel. Sur cette toile abstraite, les mains s’élevèrent pour approuver le vote. Sous un ciel teigneux, ils rebroussèrent chemin, tous traînant leurs pieds ensanglantés dans une souffrance mutuelle et sans l’ombre d’un nuage, le cortège entama un chant céleste.

Soudainement, un mistral glacial souffla tout en gonflant les nuages. Les yeux hagards des explorateurs observaient ce spectacle dans le silence. Une seconde fois la pluie s’abattait sur eux. Puis un vent violant balaya les nuages, faisant place de nouveau au soleil meurtrier que les hommes redoutaient. Au même instant dans le Village de Canel, le même scénario venait de se produire et quelques gouttes avaient mouillé le sol crevassé. La foudre était tombée sur la maison du vieux sourcier Mathias et devant ce brasier qui enfumait tout le voisinage, il s’était réfugié non loin de là au parc des deux fontaines sous le gros chêne desséché. Dans les ruelles du village, des femmes en noir portaient le deuil sous la chaleur accablante, qui assoiffait leurs langues pendantes. Quelques familles qui avaient échappé à la main noire de la mort, s’étaient réfugiées au cœur de l’église. Mais de vieux entêtés ne voulant pas déserter leur maison et encore moins abandonner leurs biens, crevaient à petit feux dans leur soif.

Sur un chemin à quelques lieux de Canel, on pouvait distinguer un cortège de moribonds tout droit sorti d’un roman noir, qui traînaient misérablement leurs corps décharnés. Les plus âgés d’entre eux tombaient à terre à moitié mort de soif et de faim. Plus le cortège se rapprochait de Canel plus le paysage ressemblait au désert du Sahel. La porteuse d’eau se lamentait devant cette scène inconfortable. Ils arrivèrent enfin dans la lumière crépusculaire à la porte du Village ; les maisons, les ruelles étaient vides d’âmes. Ils avancèrent alors jusqu’à l’église et la porteuse d’eau entra la première. Ses yeux mélancoliques découvraient les survivants de l’horreur et des regards effarés. Derrière elle, les hommes entrèrent, les yeux délavés et fatigués tout en scrutant l’église à la recherche de leur sang. Certains d’entre eux retrouvaient femme et enfant et d’autres les yeux embués d’eau salée, s’agenouillaient devant l’insupportable de la mort. Tous réunis au cœur de l’église, assis sur des chaises de bois, entamèrent une prière.

Aucune âme n’entendit le clic-clac des gouttes d’eau sur les vitraux. Seule, une petite fille devant la porte entre ouverte, regardait la pluie tomber sans s’interroger. Mathias qui s’était endormi sous le chêne fut giflé par la pluie, qui l’éveilla en sursaut. Surpris il se rendit au Village. Il tournait tel un carrousel dans tous les sens, en s’écriant : -De l’eau, de l’eau. La petite fille le voyant passer devant l’église, entendit ces mots et elle alla prévenir les ouailles. En un éclair, tous les Villageois étaient sous la pluie, les mains levées au ciel, applaudissant, souriant, pleurnichant, devant un tel spectacle. De jour en jour Canel se gorgeait de cette eau miraculeuse et la rivière bruissait de nouveau. La nature reprenait des couleurs, les Villageois buvaient des seaux à s’en faire péter la panse. L’herbe reverdissait, dans la lumière matinale. Le soir couchant rougissait d’un soleil voluptueux, la fresque était presque parfaite. La terre avait bu assez d’eau et les paysans labourèrent et semèrent en attendant l’heure de la récolte. Sur la place du Village on pouvait voir les enfants tourner sur le manège de l’insouciance.

Mathias avait repris du service et les gens disaient de lui qu’il était un peu fou. Mais le vieux sourcier se moquait bien de leurs mots. Il poursuivait sa quête à la recherche de l’eau. Les lavandières caquetaient au lavoir et lavaient leur linge sale, dans les deux sens du terme. La porteuse d’eau avait repris son rituel. Le visage de la vie avait retrouvé ses couleurs et une fête fut organisée en son honneur. Au parc des deux fontaines trônait un repas en plein air. Il était accompagné d’un bal musette et d’un manège qui faisait tourner les têtes des petits. Des stands de tir détendaient les nerfs des hommes. A la tombée du jour, un feu de joie fut allumé, autour duquel des couples se formaient et dansaient à en perdre haleine. Tout près de là, on entendait le bruissement de la rivière, dans laquelle ils allaient rafraîchir leur peau dégoulinante de sueur.

La porteuse d’eau était assise en tailleur, sur le tapis vert du parc, elle n’avait pas le cœur à danser. Elle était restée là, pendant des heures à regarder les autres s’amuser. Elle se surprenait à rêvasser à l’homme à aimer qui pourrait partager sa vie et son cœur. Il la soulagerait de ses seaux, qui lui brisaient le dos. Mais le temps n’était pas au rêve, car demain il fallait se lever tôt. Elle reprit le chemin de sa maison. Le Village avait vécu paisiblement pendant des lunes et la porteuse d’eau avait pris quelques rides. Ses marmots la dépassaient d’un seau et ils avaient quittés le domicile. Les terres de Canel avaient donné ses plus belles moissons et le vieux Mathias était toujours en quête d’eau. Les lavandières étaient toujours à l’affût du moindre ragot.

Cette année-là, c’était l’hiver et comme par magie le gel transforma la place du Village en patinoire, pour les grands et les petits qui s’en donnaient à cœur joie. Le jour du réveillon les Villageois s’apprêtaient de leurs plus beaux habits. Les esprits étaient aux réjouissances et sur le bord des fenêtres des bougies scintillaient. A minuit toutes les ouailles s’étaient réunies à l’église pour fêter l’enfant roi. Seule, la porteuse d’eau manquait à l’appel. Elle était alitée avec une fièvre carabinée. Sirotant des tisanes d’herbes bienfaisantes, arrosées de miel de lavande elle s’était endormie. En sortant de l’église, les Villageois suffoquèrent et le sol était recouvert d’une poussière noire, marquant leurs traces de pas. Soudain, l’un d’entre eux s’écria : -Au feu ! regardez là-bas, vite allons-y. Pressant le pas ils croisèrent Mathias le visage déteint de frayeur : -Vite ! Ça brûle chez la porteuse. Dit-il. Tous se mirent à courir essoufflés jusqu’à la maison enflammée en s’écriant : -De l’eau, des seaux. Mais aucune goutte d’eau chez la porteuse. Elle n'était pas allée à la rivière ce jour-là, à cause de la fièvre.

L’eau la plus proche se trouvait à une demi-heure du village, c’était l’horreur. Les femmes croisaient leur poitrine du signe, devant le brasier ardant. Même les hommes les plus téméraires renoncèrent à combattre. C’est fini pour cette pauvre femme, disaient-ils. Quand soudain surgit de nulle part un homme portant un chapeau noir, fit son apparition. Il conduisait une carriole tirée par deux chevaux et transportant des tonneaux. D’une voix grave il dit : -Faite place, faite place. Il sauta de sa carriole, saisit un seau et le remplit d’eau de ses tonneaux. Les Villageois se mirent à l’œuvre et de mains en mains, les seaux passaient déversant l’eau sur les flammes du brasier, qui s’était atténué. Profitant de la situation l’homme au chapeau entra à l’intérieur de la maison. Sur le lit il découvrit la porteuse d’eau inconsciente et avec délicatesse il la prit dans ses bras et alla la déposer sur un tas de foin sec. Une des femmes qui se tenait là, sorti de son sac une fiole de menthol. Elle en déposa quelques gouttes sous le nez de l’inconsciente et en un instant elle reprit ses esprits. Ses yeux noirs coulaient de désespoir devant cet horrible cauchemar. Je suis en vie s'exclamât-elle. Comme si c’était un fait naturel et son regard impassible cherchait son sauveur.

D’une voix virile, l’homme au chapeau interpella les Villageois, qui jacassaient. Perché sur sa carriole il se présenta : -Je suis Gabriel, fils du château de Monceau et je passais par ici pour rentrer à ma demeure. J’étais allé chercher de l’eau à trois lieux d’ici, à la source du Mont et sur le chemin, la fumée noire m’interpella. Il fut acclamé, ovationné par un peuple en délire et pour le remercier il fut invité pour le nouvel an. Après quoi il alla présenter ses hommages à la porteuse d’eau et prit congé en promettant d’être des leurs pour la nouvelle année. La porteuse d’eau encore fiévreuse, ne détailla pas l’homme qui l’avait sauvée. Le soir même elle fut hébergée pour un temps, chez le père Clément curé de la paroisse. Demain les hommes remettront en état sa modeste bâtisse. Après cet interlude de mauvais augure, les Villageois avaient repris le fil de leur vie. Le réveillon avait eu un goût amer, mais les enfants peu soucieux ne pensaient qu’à ouvrir leurs paquets. Gabriel était rentré au château, dételant ses chevaux, il avait en mémoire les yeux noirs de la porteuse d’eau. Je ne cannai même pas son nom, se disait-il. Personne ne le connaissait d'ailleurs. Tous savaient qu’elle avait grandi chez les sœurs, pas très loin du château de Monceau.

Qu’elle était orpheline, mais c’était tout. Gabriel avait la quarantaine bien tassé et il avait galvaudé par voie et par chemin. Il avait rencontré l’amour à la peau dorée et des parfums d’alizé. Il avait aimé sans passion des femmes de la haute société, à la putain des bas quartiers. Puis il était rentré épuisé, rassasié et lassé de cette vie de débauche. Son père presque centenaire, pleurnichait en espérant des petits de la chair de son sang avant que la nuit ne voile ses yeux, pour un sommeil éternel. Au village, les hommes avaient remis sur pied la modeste maison de la porteuse d’eau. Démunie de tous ses biens, chacun apporta un peu sa contribution. De nouveau sur pied elle reprit ses lieux, en remerciant les âmes qui l’avaient secourue. Et malgré le mistral glacial des matins hivernaux, la porteuse avait repris son rituel. Mathias vivait près de chez elle, depuis l’incendie de sa bicoque. Un propriétaire remplit de bonté, lui proposa gracieusement les clefs d’une petite maison. Elle n’était pas plus grande qu’un mouchoir de poche, mais le vieux sourcier s’en était contenté. Au chaud devant sa cheminée, il pensait déjà au printemps prochain pour retrouver le parc des deux fontaines, pour scruter le moindre recoin et peux être trouver la source.

Depuis l’apparition de Gabriel, les ragots allaient bon train. Au lavoir, certaines le voyaient déjà dans le lit de la belle. Elles caquetaient comme des poules qui auraient perdu un œuf. L’une d’entre elles, qui avait la langue plus pendue que les autres : -Un châtelain ! Pourquoi pas un roi pour cette bougresse. Elle n’était pas mariée à Paulin. Une chance pour elle, qu’il a reconnu ses mômes. Et puis on ne sait même pas d’où elle sort. En tout cas pas d’la cuisse de Jupiter ! Et qui la déposée chez les frangines ? Encore une question sans réponse. Une d’elles répliqua : -De toute façon ça ne regarde personne, pourquoi tant de mépris et de mots puants. Je préfère aller laver à la rivière, quitte à me geler les doigts encore plus, que d’entendre toutes ces ignominies. Un jour avant le nouvel an, la salle de la mairie avait été citée comme le lieu de réception. Les femmes avaient commencé à préparer le repas et chacune d’entre d’elles avait mis sa touche personnelle, tout devait être prêt pour le lendemain. La nuit était tombée sur le Village de Canel et la porteuse d’eau se reposait au coin du feu, dans son fauteuil d’osier. Elle rêvait de Gabriel, qu’elle avait simplement entrevu. Comme c’est étrange se disait-elle. Ignorant que de son côté Gabriel ressentait ce même phénomène. Le soir de la st Sylvestre, dans la salle commune tout était parfait pour les réjouissances. Les tables étaient dressées, les couverts disposés, les chandeliers allumés et les Villageois apprêtés. Tous étaient là, le curé Clément arriva un peu en retard avec Mathias. La porteuse d’eau ? Personne ne l’avait vue. Ce qu’ils ignoraient, c'était le fait que Gabriel était allé chez elle la veille. Dans l’ombre de la nuit, sans que personne ne le remarque il déclara sa flamme à la porteuse d’eau. Elle ne fut pas indifférente, aux mots de cet homme à peine entrevu, Gabriel déposa avec volupté un baiser sur sa bouche et les deux cœurs s’étaient endormis sur un tapis de peau de moutons jusqu’au petit matin.

Le lendemain soir, dans la salle de réception, les Villageois avaient les yeux rivés sur la porte, en espérant voir la porteuse d’eau. Soudain une lueur au bout du chemin, était apparue. -C’était elle !enfin eux ! S’exclamèrent les Villageois. Elle, portait une robe de dentelle et lui un costume de scène. Main dans la main, à peine étaient-ils arrivés que les femmes crachaient leur venin. Les hommes admiraient la beauté naturelle de cette femme et Mathias applaudissait. Quant au curé, il avait l’air ailleurs ? Ils entrèrent et un des Villageois cria : -Champagne pour tout le monde. Gabriel levant son verre en annonçant son futur mariage. Le curé Clément faillit s’évanouir, il coupa la parole à Gabriel en s’adressa à l’assemblée. -Mes amis je porte un lourd secret concernant la porteuse d’eau. Un silence s’était installé… Il y a quarante ans de cela, un soir d’été en arrivant au monastère, un panier avait été déposé devant la porte. Il était recouvert d’un linge de flanelle et doucement je le soulevais, et là, devant mes yeux ébahis, je découvris un nourrisson, d’environ trois mois, une petite fille. Un pli l’accompagnait dans lequel je lisais ces mots : -Ton nom est Émilie de Montaigu, je suis ta maman et je t’ai déposée devant cette église parce que j’étais malade, la peste. Ton père se sentant menacé, voulait nous tuer. Après cela, j’étais allée porter l’enfant au couvent et j’avais appris plus tard que Madame de Montaigu s’était donné la mort.

Les Villageois essuyèrent leurs yeux et la porteuse d’eau, le regard embué de stupeur posa sa tête sur l’épaule de Gabriel. Les hommes applaudissaient et le curé avalait les verres. Mathias avait l’âme d’un père et les femmes pleurnichaient en jalousant Émilie qui souriait. Puis l’orchestre se mit à jouer une valse populaire. Minuit sonna au clocher de l’église et des embrassades pleuvaient de vœux. Gabriel ouvrit le bal, dans les bras d’Émilie. Quand soudain le bal fut interrompu par le curé enivré, s’écriant : -La bague, la bague. Gabriel exclama : -Quelle bague ? Clément avait oublié le verso du pli, où étaient écrit ces mots : -Je te laisse cet écrin d’argent, à l’intérieur tu y trouveras une bague marquée d’un sceau. Elle appartenait à ton arrière-grand-mère et quand viendra le prince de Monceau, tu la glisseras à ton doigt. Alors tu deviendras l’héritière du château de Montaigu. Malheureusement le château a été la proie des flammes, après la mort de la châtelaine, et le châtelain a péri dans le brasier. Le curé Clément était allé chercher l’écrin. Quand il revint il le déposa au creux de la main d’Émilie. Gabriel l’ouvrit et saisi la bague, qu’il glissa au doigt de sa belle. À cet instant, la porteuse d’eau devint Emilie de Montaigu. Sous les ovations de tous les Villageois elle alla remercier le curé Clément d’avoir gardé le secret. Quelques saisons plus tard, Emilie devint princesse de Monceau.


02/09/2021
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Noah,

Il pleuvait sur la Ville et comme chaque jour j’étais sortie, pour aller prendre le tram. La station se trouvait à deux cents mètres de chez moi. Le temps était humide et gris et le long du boulevard, les arbres démunis de leur feuillage laissaient apparaître un tapis jaune orangé qui glissait sous mes pas. J’arrivais à belle ville ou j’avais l'habitude de descendre, du lundi au vendredi puis je me rendais chez Louise, un petit bistro qui n’avait guère changé depuis mes jeunes années. Je m'installai à une table, toujours là même, dans le coin près de la fenêtre d’où je pouvais apercevoir tous les chats du quartier occupés à fouiller les poubelles se chamaillant pour quelques arrêtes de poissons.

Louise, elle avait le sourire de la sagesse et le visage d'un ange, installée là, depuis plus de quarante ans, jamais mariée à cause d'un chagrin d'amour de jeunesse. Elle me faisait penser à ma mère qui n’était plus de ce monde, depuis bientôt un an, une maladie incurable l'avait emportée. Louise m'apportait mon café et le journal tous les matins et c’était devenu un rituel. A quelques pas de là, se trouvait l'entreprise familiale Berthon, j’y travaillais depuis l'âge de mes vingt ans, on y fabriquait des jouets en bois. J'aimais beaucoup mon job qui entretenait mon âme d'enfant, dans un monde féerique. Après ma journée, je reprenais le tram, mais avant de rentrer chez moi, dans mon petit deux pièces où je vivais seule depuis deux ans à cause d'une rupture amoureuse.

Je descendais à la station Beauregard puis je passais par la rue st Jean pour aller acheter mon pain. Une rue entre ciel et terre, qui avait gardé toutes ses origines d'un passé moyenâgeux. J'y croisais quelque fois Lucie. Elle habitait là avec son mari et son fils Noah, âgé de neuf ans. Un gringalet au visage triste, qui semblait perturbé, toujours en train de grogner dans son coin. Son père était marchand ambulant et quand son fils n'avait pas d’école, il l’emmenait avec lui dans ses tournées. Ça lui évitait de faire des bêtises. Le petit Noah était agressif à cause de sa maladie et quand il allait à l’école, Il se battait souvent avec d'autres enfants. Je l'aimais bien ce petit, avec son caractère teigneux, je l'avais connu tout jeune. Un jour je lui avais rapporté un jouet, un petit scooter en bois. Je savais qu'il les aimait, il était heureux comme un roi et m'avait embrassé comme du bon pain. Ses parents n’étaient pas très riches, alors Noah rêvait souvent seul dans sa chambre. Il s'amusait à découper des images dans des revues auto moto que son père recevait chaque mois. Il adorait ça et les murs de sa chambre en étaient remplis.

Sa mère Lucile était une femme très gentille. Je connaissais un peu son vécu, elle m’avait raconté qu’elle avait été mariée deux fois et deux fois veuve. L’un était mort d'un accident de voiture et l'autre, qui avait comme maîtresse la bouteille, s’était noyé dans le canal qui le ramenait à sa demeure. Lucie n'avait pas eu d'enfant de ces deux hommes. Noah avait été placé dans un centre spécialisé à l’âge de sept ans à cause de son comportement. Mais au bout d'un mois, le directeur l'avait renvoyé chez ses parents, prétextant les humeurs de Noah incontrôlables. Chaque fois que je rencontrais Lucile, elle me parlait de son fils ; elle avait toujours peur pour lui. Elle s’inquiétait pour son avenir. Les troubles de Noah étaient apparus vers l'âge de cinq ans. Il avait vu plusieurs spécialistes et après des tas d'examens ils en conclurent un trouble de la personnalité et les traitements qu'il prenait n'avaient pas eu le résultat escompté. Quand il était rentré du centre, le petit garçon portait la peur et la tristesse dans son regard, mais entouré de ses parents et de leur amour, au fil du temps il s’était apaisé, et faisait quelques progrès. Il était devenu moins agressif.

Les années passèrent et le petit garçon que j’avais connu avait bien grandi. C’était un adolescent presque comme tous les autres. Son père lui apprit son métier pour qu'il lui succède, car son cœur épuisé lui causait du tracas. Noah allait avoir quinze ans et pour son anniversaire, ses parents avaient organisé une fête, toutes ses amies étaient là, Lucilie m'avait invitée, je l’avais aidé à mettre tout en place. Noah reçut beaucoup de beaux cadeaux, mais le plus joli d'entre eux, fut celui de ses parents. Il le mérite bien, avaient-ils dit. Ce jour-là, au milieu de la cour devant toutes ses amies, le père appela son fils. Noah n'en croyait pas ses yeux, le cadeau dont il rêvait était là : un scooter s’exclama Noah. Il était heureux et sauta au cou de son père. Sa mère fondit en larmes de le voir aussi joyeux. Ni une ni deux, le jeune homme enfourcha sa machine, puis il sortit de la cour, fière de lui, il allait le nez au vent avec un large sourire.

Mais, quelques minutes plus tard, non loin du quartier, on entendit un bruit fracassant? Tous sortirent de la cour. Noah, Noah était tombé, ses parents affolés coururent jusqu'à lui. Le pauvre garçon était inconscient, la mère fit le signe de croix en hurlant de douleur et le père en tant que secouriste essayait de le ranimer en attendant les secours. Une fois arrivé sur place quelques minutes plus tard, un médecin prit la place du père et continua les massages cardiaques en vain. Noah n’était plus de ce monde. Quel grand malheur pour ces pauvres parents. Quelques jours après l’office religieux et l’inhumation Lucile écrasée par le chagrin resta enfermée dans sa maison, elle fit une grave dépression et inconsolable elle frisait la folie, à tel point qu'elle fut internée, et se laissa mourir. Trois mois plus tard, le cœur fatigué et débordant de chagrin, le père mourut un matin. Bien des années avaient passée, et mon visage s’était fané. Louise avait trépassé un soir derrière son comptoir et le bistro fut fermé, puis fracassé quelques mois plus tard, pour faire place à une supérette. L'entreprise Berthon était passée aux mains de la fille, avec à la clef quelques licenciements et je n'en fis pas partie. La vie continua, chaque jour je sortais de chez moi, pour aller prendre le tram, la station se trouvait toujours à deux cent mètres. Et Je descendais à Belle ville, en passant devant la supérette, avec le souvenir de Louise, je prenais mon café à la machine de l'usine. Le soir, c’était le même rituel dans l'autre sens, je passais par la rue st Jean, toujours avec une pensée pour le petit Noah.

Quand un soir, au quinze de la rue, des gens inconnus emménageaient, une femme chargée de cartons, en fit tomber un, je passais à l’instant. Je le ramassais. -Merci, me dit-elle, avec un sourire, en ajoutant devant un petit garçon, pas plus haut que trois pommes, qui traînait dans ses jambes : -je vous présente mon fils, Noah. Je fus surprise, je me disais, comme c’est étrange, quelle coïncidence. Le petit me sourit, et me dit : -Tu as une larme sur ta joue madame, pourquoi? Pour rien mon petit bonhomme, pour rien. Et je continuais mon chemin.


27/08/2021
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